Armand Colin

  • L'Europe a-t-elle besoin des intellectuels turcs ?

    Vincent Duclert

    Parution : 12 Mai 2010 - Entrée pnb : 7 Décembre 2015

    L’étude des mobilisations intellectuelles récentes en Turquie décrit un phénomène vertueux qui approfondit l’importance de la question européenne de la Turquie. Les intellectuels démocrates mobilisés s’impliquent en effet avec force dans le rapprochement de la Turquie et de l’Europe. En octobre 2008, le magazine Kriter se fit le porte-parole de cent trois d’entre eux exhortant le gouvernement islamiste modéré à reprendre le dialogue avec l’Europe et à poursuivre les réformes démocratiques indispensables pour envisager l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne1. Ce soutien à l’Europe possède une réalité précise pour les intellectuels démocrates. Ils existent en Turquie parce que l’Europe, de son côté, les soutient. Durant les époques récentes de terreur d’État, entre 1980 et 1983 puis de 1993 à 2002, l’implication d’intellectuels européens, de membres du Parlement européen, de dirigeants politiques – surtout en Allemagne et en Europe du Nord –, permit de protéger en partie les élites démocrates que la répression légale et la violence extrajudiciaire pouvaient raisonnablement décimer.
    Le soutien des organisations internationales des droits de l’homme aux intellectuels turcs reste très important aussi, à la fois pour leur assistance concrète, notamment juridique, et pour leur rôle dans l’information relative à ces événements. La première étape d’une nouvelle attitude envers les combats civiques en Turquie réside en effet dans leur connaissance, ce dont l’Europe est souvent dépourvue en dépit de l’activité soutenue de spécialistes. Mais le désintérêt de l’opinion publique est réel, et qui plus est, elle s’enferme souvent dans des schémas simplistes encouragés par les élites politiques, ou dans le constat qu’un tel pays, menacé par l’islamisation ou incapable de s’arracher à la violence d’État, est par principe incompatible avec les valeurs et l’histoire européennes. Est-ce si certain du reste ? Car l’Europe a été aux prises elle aussi avec le fondamentalisme religieux – l’Inquisition, les guerres de religion – et, pour des périodes plus contemporaines, avec l’État tyrannique. Le franquisme, dans une moindre mesure le pétainisme, ont pu apparaître comme la rencontre des deux extrémismes, chrétien et nationaliste. Pourtant, ces menaces idéologiques et politiques qui ont mené l’Europe au bord du précipice ont finalement été repoussées. Elles demeurent des possibles. Mais se dressent désormais en face d’elles des convictions individuelles et collectives, des principes qui érigent la liberté en vertu politique et la justice en valeur morale. La Loi fondamentale allemande de 1949 ou la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales de 1950 ont proposé des formes constitutionnelles à ces normes essentielles de protection des fondements démocratiques.
    L’Europe ne peut logiquement que condamner les risques d’islamisation autoritaire de l’État et de la société turcs de la même manière qu’elle ne peut que rejeter la violence politique et sociale qui continue de définir le pouvoir laïc en Turquie. Elle doit se garder d’imaginer que le soutien aux généraux et aux nationalistes constituerait un rempart au développement graduel d’un État islamique, à moins d’accepter que la Turquie ne retombe dans la dictature militaire comme ce fut le cas en 1980. Contrairement à ce qui est souvent imaginé, la laïcité n’est pas, en Turquie, gage de démocratie. Les institutions européennes constatent à l’inverse que d’importants progrès ont été réalisés par le gouvernement islamiste modéré depuis son installation en 2002, dans la défense des libertés personnelles et publiques, dans la reconnaissance timide mais réelle du droit des minorités – en premier kurde –, dans la construction d’un pouvoir civil séparé du pouvoir militaire. Mais la thèse d’un double jeu gouvernemental est fortement posée aussi, dans la mesure où la pression islamiste augmente sur la société, réduisant d’une main les libertés accordées de l’autre.
    Quoi qu’il en soit, la Turquie réduite à cette dualité autoritaire État islamiste-État laïc, ne peut prétendre aujourd’hui à un destin européen. On observe surtout un conflit de moins en moins souterrain entre ces deux pouvoirs, émaillés de batailles ouvertes (tentatives de l’armée de faire interdire en 2008 le Parti au pouvoir de la Justice et du Développement auxquelles répondirent à partir de 2009 les entreprises de déstabilisation de l’État-major grâce aux instructions du complot paramilitaire « Ergenekon »), et le risque d’une tension au sommet qui pourrait finir par un état de guerre civile comme la Turquie en avait connu avant le coup d’État militaire du 12 septembre 1980. À cette époque, militants de gauche et d’extrême-gauche s’étaient affrontés aux activistes ultranationalistes protégés par l’armée.
    Aujourd’hui, l’affrontement opposerait les partisans du pouvoir islamiste et les tenants de l’État laïc encouragés par une armée qui craint de perdre le monopole du pouvoir d’État. Cette dernière, héritière de la laïcité instituée par le fondateur de la République turque, Mustafa Kemal Atatürk, constituerait alors le dernier barrage et justifierait alors son rôle exorbitant dans la vie politique et les institutions du pays. Les grandes manifestations, que des associations kémalistes et l’État-major ont su organiser depuis 2002 pour défendre la laïcité qu’ils estimaient menacée par les réformes de l’AKP2, ont rassuré certains dirigeants européens, particulièrement les Français. Le ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner, partisan convaincu de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, se réfère à ces grandes marques d’attachement collectif à la laïcité. Mais cette dernière ne garantit en rien le progrès démocratique comme on l’a rappelé. La laïcité ne fonde en Turquie la liberté de conscience ou la séparation de l’Église et de l’État. Elle demeure essentiellement un système de contrôle et de domination de la première par le second. Elle est la disposition du pouvoir d’État, pas des individus et des citoyens. Son affirmation favorise souvent, comme lors de ces grandes manifestations, l’expression d’un nationalisme outrancier, voire ethniciste. Ce nationalisme se retrouve, sous des formes différentes mais tout aussi exacerbées, dans les milieux de l’Islam politique.

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